
Il y a 150 ans, en juin 1857, paraissait un recueil de 100 poèmes, "Les Fleurs du mal", de Charles
Baudelaire.
25, 23, 21 juin? Les avis divergent. Je partirai pour ma part du
principe, pour des
raisons éditoriales évidentes, que c'était le 25... mais cela est bien
secondaire au regard de l'importance même de l'existence de ces vers
qui font, depuis toujours serais-je tentée de dire, partie de mes jours et de mes nuits - les
plus fidèles d'entre-vous l'auront sans doute remarqué.
Le génie de Baudelaire est aujourd'hui mondialement reconnu. Le 27 juin prochain seront mis en vente chez Sotheby’s de nombreuses pièces de la "collection Baudelaire" de Pierre Leroy dont un
exemplaire des "Fleurs du mal" offert par Baudelaire à Eugène Delacroix en
"témoignage d'une éternelle admiration" - dédicace manuscrite et signée. Comportant 3 corrections autographes, sa valeur est estimée entre 300 000 et 400 000 euros.
Et pourtant...
Le 5 juillet 1857 un article du Figaro signé Gustave Bourdin fustige les textes de Baudelaire: "Ce
livre est un hôpital ouvert à toutes les démences de l’esprit, à toutes
les putridités du coeur (...) l’odieux (…) coudoie l’ignoble" et où "le repoussant (…) s’allie à l’infect". Le 7 juillet le parquet ouvre une instruction pour atteinte à la morale
religieuse, à la morale publique et aux bonnes mœurs. S’ensuit la
saisie de l’ouvrage le 17 juillet et un procès au terme duquel, le 20 août 1857, sont condamnés pour "outrage à la morale publique et aux bonnes
mœurs" 6 poèmes (Les Bijoux, Le Léthé, A celle qui est trop gaie, Lesbos, Femmes damnées, Les Métamorphoses du vampire) dont le "réalisme grossier et offensant pour la
pudeur" ne pouvait conduire qu’"à l’excitation des sens".
Baudelaire et son éditeur sont condamnés pour leur part à de
symboliques amendes (une réparation officieuse
interviendra en 1860 sous la forme d’une indemnité littéraire de 500
francs allouée au livre par le Ministère de l’Instruction Publique, et
le jugement sera révisé en 1949). Obligé de repenser ses "Fleurs du
Mal" Baudelaire remanie certains textes et ajoute 32 poèmes aux 94
que la censure n’a pas condamnés. La deuxième édition est publiée en
1861.
150 ans...
L'horloge - Dernier texte de la section "Spleen
et Idéal"
"Horloge! dieu sinistre, effrayant, impassible,
Dont le doigt nous menace et nous dit: "Souviens-toi!
Les vibrantes Douleurs dans ton coeur plein d'effroi
Se planteront bientôt comme dans une cible;
Le Plaisir vaporeux fuira vers l'horizon
Ainsi qu'une sylphide au fond de la coulisse;
Chaque instant te dévore un morceau du délice
A chaque homme accordé pour toute sa saison.
Trois mille six cents fois par heure, la Seconde
Chuchote: Souviens-toi! - Rapide, avec sa voix
D'insecte, Maintenant dit: Je suis Autrefois,
Et j'ai pompé ta vie avec ma trompe immonde!
Remember! Souviens-toi! prodigue! Esto memor!
(Mon gosier de métal parle toutes les langues.)
Les minutes, mortel folâtre, sont des gangues
Qu'il ne faut pas lâcher sans en extraire l'or!
Souviens-toi que le Temps est un joueur avide
Qui gagne sans tricher, à tout coup! c'est la loi.
Le jour décroît; la nuit augmente; souviens-toi!
Le gouffre a toujours soif; la clepsydre se vide.
Tantôt sonnera l'heure où le divin Hasard,
Où l'auguste Vertu, ton épouse encor vierge,
Où le Repentir même (oh! la dernière auberge!),
Où tout te dira Meurs, vieux lâche! il est trop tard!"
Illustration: "Portrait de Baudelaire" par Gustave Courbet.
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