Le 26 mars 1827 s'éteint à Vienne le compositeur Ludwig Van Beethoven
né à Bonn en 1770. Le jeudi 29 mars après-midi, devant les portes du
cimetière de Währing (aujourd'hui Schubert Park), Heinrich Anschütz,
acteur, lit l'oraison funèbre écrite par Franz Grillparzer, grand homme de lettre.
Pas très gai tout ça? Lisez, écoutez et vous comprendrez que c'est
une journée en toute beauté que je vous
invite à commencer...
"Sur
la tombe de celui qui vient de partir, nous sommes ici d'une certaine
manière les représentants de toute une nation, de tout le peuple
allemand, pleurant la perte d'un homme que nous honorons comme une
partie de l'ancienne grandeur de notre art national, des forces
spirituelles de notre patrie. Le héros du vers en langue allemande vit
encore -et puisse-t-il vivre longtemps ! Mais le dernier maître du
chant sonore, le porte-parole de l'harmonie, l'héritier et
l'amplificateur des gloires immortelles de Haendel et de Bach, de Haydn
et de Mozart, celui-là a vécu, et nous versons des pleurs sur les
cordes brisées de la harpe qui s'est tue.
La harpe s'est tue ! Laissez-moi l'appeler ainsi ! Car il fut un
artiste, et ce qu'il fut, il le fut par l'art. Les épines de la vie
l'avalent profondément blessé, et comme le bateau qui a perdu le
rivage, il chercha refuge dans tes bras, ô Toi, frère souverain du Bon
et du Vrai, baume de la douleur, toi, l'Art venu du Ciel ! A toi il se
cramponna, et même quand était close la porte par laquelle tu gagnais
son intérieur et lui parlais, lorsque son oreille sourde l'avait rendu
aveugle à ton visage, il continua de porter dans son coeur ton image,
qu'au moment de mourir, il avait encore en lui.
Il fut un artiste, et qui peut se mettre sur les rangs, à côté de lui ?
De même que le Behemot traverse les mers, de son vol impétueux,
de même il parcourut le domaine de son art. Du roucoulement de la
colombe au roulement du tonnerre, depuis la combinaison la plus subtile
des ressources d'une ferme technique, jusqu'au point redoutable où
l'éducation de l'artiste fait place au caprice sans loi des forces
naturelles en plein combat, il avait passé partout, il avait tout
saisi. Celui qui viendra après lui ne poursuivra pas sa route, il lui
faudra recommencer ; car son devancier ne s'est arrêté que là où
s'arrête l'art.
Adélaïde et Léonore ! Triomphe des héros de Vittoria, et humble
chant sacrificiel de la Messe ! -Vous fils des voix à trois et à quatre
parties ! Symphonie rugissante : « Freude, schöner Gotterfunken», toi
chant de cygne ! Muse du chant et lyre aux sept cordes : approchez de
sa tombe et couvrez-la de lauriers.
Il fut un artiste, mais un homme également, un homme à tous les
sens, au plus haut sens du mot. Parce qu'il se retira du monde, on le
disait hargneux, et parce qu'il évita le sentimental, on le crut dénué
de sentiment. Ah, celui qui se sait dur de coeur, celui-là ne fuit pas
! Les meilleures pointes sont les plus faciles à émousser, à se tordre
ou à se briser. L'excès de sensibilité évite le sentimental ! Il fuit
le monde car, dans toute l'extension de sa nature passionnée, il ne
trouva pas d'arme pour s'en défendre. Il s'écarta des hommes, après
qu'il leur eut tout donné, sans rien recevoir en échange. Il resta
seul, car il ne trouva pas de second Moi. Mais jusqu'à sa tombe son
coeur demeura humain pour tous les hommes, paternel pour tous ses
semblables, bien et sang du monde entier.
Ainsi fut-il, ainsi fut sa mort, ainsi vivra-t-il jusqu'à la fin des temps.
Vous, pourtant, qui nous avez suivis jusqu'ici, retenez votre
douleur ! Vous ne l'avez point perdu, vous l'avez gagné. Aucun vivant
ne pénètre dans l'enceinte de l'immortalité. Le corps doit périr pour
que ses portes s'ouvrent. Celui que vous pleurez se trouve désormais
parmi les grands de tous les temps, intangible à jamais. Rentrez chez
vous, tristes, mais résignés ! Et chaque fois que vous saisit l'élan,
la force de ses créations, chaque fois que l'enthousiasme vous inonde,
au milieu de ceux qui ne sont pas encore nés, souvenez-vous de cette
heure, et pensez : nous y étions, lorsqu'on le mit en terre, et quand
il mourut, nous pleurâmes."
En écoute: 7ème Symphonie en La majeur, Opus 92 - 2ème mouvement, Allegretto (aussi appelé adagio
ou andante).
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